Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Peu de gens ignorent cet extrait de L’Art poétique. Mais combien en font ce que j’en fais ? La recette du bonheur au quotidien, qui suppose toutefois d’avoir engrangé auparavant certains ingrédients.
Recette de base
Ayez en réserve quelques diplômes universitaires de bon niveau, le doute en tant que méthode perpétuelle d’éveil, que vous mélangez au dernier propos résolument obscur que vous avez entendu : puisque vous n’avez pas compris, alors que primo vous êtes normalement cultivé et intelligent (ce que prouve le tampon de l’Université) et secundo parfaitement rompu à la méthode sceptique (qui vous incite à toujours supposer d’abord que vous êtes idiot et que l’autre est génial), c’est que votre interlocuteur est un abruti.
Sortez l’abruti et régalez-vous, un simple bordeaux supérieur en accompagnement. Pour consommation sans modération en face de tous les experts qui polluent vos routes…
Mais oyez, oyez, voici un vrai menu de fête, qui ne suppose que quelques ingrédients de plus, et il en est à foison, dont la philosophie, l’harmonie ou les mathématiques. Mettons l’Histoire, histoire de régler pour toujours un vieux et taraudant problème personnel…
Ayez pendant des années le regret de n’avoir jamais pu retenir une date (sinon Marignan, le 14-juillet…), le nom d’un roi (hormis quand même Louis XVI, peut-être Louis XI à cause des petites geôles grillagées et rigolotes dans lesquelles il enfermait ses ennemis contraints à demeurer de longues années voûtés et affamés, ou Henri IV parce qu’il était un fameux vert galant et amateur de poule au pot), ou la logique qui a conduit à la guerre de… Remuez fermement et réservez l’appareil.
Reprenez la recette de base et mêlez y délicatement cet appareil ; vous découvrez ravi, émerveillé, soulagé, béat, hilare, heureux, libéré enfin du poids de l’infamie, qu’il vous a été impossible de comprendre l’histoire que l’on vous a assénée !
Mais pourquoi ? Facile ! On a prétendu vous enseigner l’histoire de France, au lieu de vous dire tout simplement que l’on vous parlait de la création de (l’idéologie de) la France… Et voilà pourquoi ces guerres et ces conquêtes, les provinces qui composaient à chaque fois un nouveau paysage toujours moins compréhensible de nations éternelles pourtant. Même la ligue hanséatique devient lumineuse, et Dieu sait si j’ai souffert pour retenir ce moment des villes-centres qui ne voulait rien dire puisque l’Etat était l’organisation politique légitime ou, plutôt, l’unique organisation politique des peuples.
Des abrutis les professeurs d’histoire ? Pas si sûr. Comment pouvaient-ils oser dire dans l’école de la République (une-éternelle-et-indivisible) nourricière qu’elle n’existe vraiment, leur chère République, que par le moment fondateur de la conscription de 1914 et que, alors, elle était une idée résolument neuve ? Les meilleurs historiens ont dû partir le dire en confidence à des étudiants, les plus réfractaires ont dû quitter l’enseignement, les autres sont restés dans l’ambiguïté et c’est sans doute à eux que j’ai eu affaire ! Et voilà comment ils n’ont eu que la solution de plonger nos jeunes esprits dans le détail infini des anecdotes ou des alliances et, en ne nous cachant rien, de ne nous rien apprendre.
A consommer avec un bon Moulis, effet euphorisant garanti.