Mercredi 22 novembre 2006
Je déambule dans les interminables couloirs grisâtres et sales d'une administration, et je vois soudain deux feuilles de papier machine, pitoyablement scotchées, chacune faisant part, de façon plus ou moins détaillée, du décès subit de "regrettés collègues". J'occupe un instant, sans y penser, mais avec un léger frisson d'effroi, la place d'un de ces morts, je m'imagine alors ayant eu droit à une épitaphe si pauvrement accrochée, près de l'ascenseur, dans le passage ; c'est comme si ma disparition était encore plus sombre, plus sotte, plus anecdotique, reflet d'une vie encore plus sans relief qu'elle ne l'est. Et me revient cette subtile pensée d'ouvriers, entendue dans une autre époque : analysant les fleurs qui décoraient un atelier, ils disaient qu'elles ne rendaient pas l'atelier gai, mais que l'atelier rendait les fleurs tristes. Je ne sais pas pourquoi, mais les deux situations m'ont semblé comparables.
(Vous qui cherchiez le bonheur du jour, passez votre chemin.)
par EAp
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Mercredi 22 novembre 2006
Métro, perturbations sur la ligne. Comme d'habitude... Nous sommes entassés, braves sardines, nous attendons dans le noir, dans ce silence épais de la résignation, sans doute renforcé par la pratique de l'écouteur d'ipod qui en enferme beaucoup dans leur bulle, et les calme. Le métro est moderne, sans cloisonnements entre les wagons. Soudain la voix d'un petit enfant, lointaine mais claire, et douce, donne instruction au métro :
"Avance !" Et nous tous de sourire, portés par l'irruption de cette frêle voix venant du lointain de la rame. Enfant miraculeux qui fait que chacun est sorti de sa bulle pour plisser les yeux de bonheur avec les autres.
par EAp
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Il n'y a pas de mot plus présent, plus absent que le "lien".
Le lien c'est l'hypertextualité, qui me renvoie à l'infini de sites en blogs et de blogs en sites, qui me permet de commencer sur la recette du ragoût et terminer sur Anna Arendt, de liens en liens dont la logique m'a échappé entre temps. Me voilà errant, sans repères et sans idées...
Le lien c'est le téléphone mobile, les textos qui se résument souvent au "té ou", "c dur", "je v bien"... et autres messages qui cherchent l'autre, le rattachent, l'assurent d'une présence absente, le tiennent.
Le lien, c'est encore (surtout ?) ce que j'espère du monde, puisque je veux faire société. Et voilà que l'éducation est morte, et que le contrat social est en miettes, tout juste en mesure d'être désiré mais brisé...
Et n'est-il donc apparu à personne qu'il faut recommencer ? Nos Cassandre et autres intellectuels patentés pleurent sur le contrat brisé, l'illétrisme et l'imbecilité entretenue de foules accrochées à la star académie, à leurs portables et sms ; aucun ne s'essaie pour autant à écrire le nouveau contrat social, celui qui serait lisible, ou audible, par les nains de l'esprit que la société de consommation a fabriqués en masse.
Et voici que j'ai peur : aucun esprit ne s'est penché sur cette tâche. Est-ce à dire qu'il n'est personne pour croire que faire société est encore possible, que chacun se lamente, du haut de sa propre culture, sur la pauvreté des autres, mais n'a pas la moindre intention d'y changer quelque chose, et que nos héraults du déclin sont tous acharnés à enterrer le politique ?
Appel au peuple : reprenez Aristote, ou qui vous voudrez, pensez le peuple, les foules qui remontent des ventres des villes, des RER et des métros, demandez vous ce qu'ils peuvent comprendre, réécrivez pour eux le civisme qu'ils entendront. Deux cents mots de vocabulaire peuvent suffire si vous choisissez de leur donner leur chance et de les aimer.
Si personne ne le fait, c'est que le politique est mort ; et voici que la désespérance triomphe.
(Post scriptum : J'ai sans doute oublié de prendre ce matin ma pillule du bonheur quotidienne).
par EAp
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Vous entrez dans une droguerie, et vous demandez (si par malheur vous ne les voyez pas) où se trouvent les... balayettes... pour les toilettes.
Dans votre intimité, vous les appelez de divers noms, peu exportables, et ce n'est pas sans hésiter sur leur désignation que vous interrogez le vendeur.
Vous imaginez mon petit bonheur de voir s'afficher en caractères gras, de bonne taille, le nom que leur donnent les italiens, sur un emballage de telles balayettes "made in Italy" : merdolino.
Mon fidèle Robert & Signorelli n'en montre pas trace. Ce mot est sans doute une invention de publicitaire, ou l'audace d'un fabricant qui n'hésite pas à s'aligner sur la clientèle et sa façon de dire.
Je vérifierai à la première occasion.
En attendant, le merdolino dit ce qu'il a à dire et évoque la mandoline. Jolie musique des langues. Quant au (petit) bonheur, il confirme sa nature : inattendu, insoupçonnable, pure gratuité ! A suivre...
par EAp
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"Le seul parcours que je me reconnaisse , c'est celui de la balle de flipper qui essaie de ne pas revenir dans son trou."
Eri de Luca (sur France Cluture, février 2004)
par EAp
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Plaisante expression à noter : "flipper conceptuel", qui décrit si bien les cas innombrables où, tentant de refaire le monde, on se trouve embarqué dans la recherche des causes, pour y remédier, sans savoir par quoi commencer. Banal constat que tout est dans tout et réciproquement, certes, mais si joliment dit !
par EAp
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Elle regarde, indolente, le paysage défiler par la fenêtre. Le bus roule. Ses mains sont appuyées négligemment sur la poignée de la poussette où l'enfant, invisible et blotti, dort. Soudain, un
vagissement et son corps s'est tendu, projeté vers le bébé, au même instant, avec une énergie, une attention, une vivacité, une tension sublimes. Arrachée à sa rêverie, toute entière elle s'est
apprêtée à donner, sans frein, sans recul, sans rien retenir. Elle a simplement donné une têtine. Mais qu'importe. C'était un instant magnifique, une photographie révêlant l'instinct maternel, la
louve, la tigresse, si pur !
par EAp
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