21h30. A la caisse du monoprix. Le client qui me suit paie ses achats avant que je n'aie réussi à emballer la totalité des miens. Il quitte la caisse. Tout soudain, la caissière ajoute à l'un de mes paquets un boursin qui ne m'appartient pas. Le geste (pourtant furtif) ne m'ayant (hélas) pas échappé, je décline l'offre et restitue l'objet. Nanoseconde d'honnêteté funeste, à ce que je comprends lorsque la caissière me confie d'une voix lasse qu'elle n'a vraiment pas envie de descendre remettre en rayon ce fromage.
Je sors et par chance retrouve le client, sur qui je teste l'hypothèse somme toute vraisemblable que ce boursin est son boursin. Il ignore ma pitié pour la si maladroite caissière, ne soupçonnant forcément pas le "on ne m'y reprendra plus" qui me hante.
L'étourdi est si ravi de l'affaire qu'il plante là son vélo déjà dépourvu d'antivol et court chercher le fromage. Version hilarante (?) et imaginée de la fin de l'histoire : il revient, boursin triomphal en main, constater la disparition du vélo. Mais je n'ai pas attendu cette possible occasion de voir mon cycliste frappé de stupeur, bras ballants, boursin roulant à terre.
J'ai poursuivi mon chemin, ratiocinant sur les si fragiles limites du bien et du mal, en pensées, en paroles et en actions. Des minimalia, vous dis-je !
Flanant dimanche, j'ai aperçu une femme en tablier qui, ayant recouvert sa couche d'un couvre-lit fleuri, vérifiait, debout, les mains sur les hanches, si son linge était bien rangé, si les porte-manteaux étaient bien accrochés, si les boites étaient bien en ordre. Un petit détail toutefois : tout ceci se faisait dans la rue, sur le trottoir et contre le mur d'un immeuble, au milieu de passants comme moi indifférents.
Et que dire de cette autre femme, aperçue quelques mois auparavant, qui appliquait ces mêmes gestes minutieux du ménage à son matelas et à son coin de trottoir, mais sous un crachin épais ?
Qu'ai je vu ? J'ai vu quelque chose qui m'a semblé pire que le dortoir improvisé en ce moment rue de la Banque, ce coloré et paisible foutoir militant de sans-abri, entrelacs de turbans, de boubous et d'enfants morveux et rieurs, j'ai vu de pauvres êtres produire des gestes de propreté absurdes, j'ai vu la solitude, j'ai vu la douleur sombre ajoutée au malheur posé sur des yeux vides.