
L'excellente Marthe Robert a montré brillamment comment le "roman des origines" est à "l'origine du roman". Il est deux formes à ce roman des origines ; car, jeune enfant, si l'on ne se croit bâtard on se "sait" abandonné. Et cela console de pères ou mères chiches d'amour, et fait ensuite aussi la fortune des romanciers.
Vous pensez si l'article du correspondant à Tokyo du quotidien Le Monde du 9 avril dernier intitulé "Un hôpital japonais ouvre une "poste aux bébés" abandonnés" a dû attirer l'oeil !
Ce papier explique comment et pourquoi l'hôpital Jikei de Kumamoto a décidé de mettre à la disposition de la population ce que les media ont appelé "poste aux bébés" mais qu'on appelle aussi "berceau des cigognes", "babyklappe" (boite à bébés en Allemagne), et qui a été un temps le"tour d'abandon" des hôpitaux.
Par parenthèse, ces "tours d'abandon" inventés en Italie, pour mettre fin aux pêches de cadavres de nouveau-nés dans le Tibre, à l'initiative du pape Innocent III, se composent "d'un cylindre en bois, convexe d'un côté, concave de l'autre, qui tourne sur lui-même avec une grande facilité. Celui des deux côtés qui est convexe fait face à la rue, l'autre s'ouvre dans l'intérieur d'un appartement. Au plus léger effort, le cylindre vient présenter au dehors son côté vide, reçoit l'enfant qu'on y place et l'apporte doucement dans l'intérieur de l'hospice en achevant son évolution". On pouvait ensuite appuyer sur une petite sonnette et se retirer en toute discrétion. Sous X...
Plus intéressant sans doute, et au-delà de l'empathie que suscite immédiatement l'abandon de bébés, dans cet article fascine la preuve de la permanence des jugements et positions ; pour ou contre l'initiative de l'hôpital nippon, je retrouve ce qui se disait déjà aux siècles passés, comme si rien ni personne ne pouvait changer.
Ainsi dit-on (presque) que l'opération est coûteuse ; de même que la suppression des tours d'abandon résulte de la charge excessive qu'ils faisaient peser sur la commune et son hôpital et que leur réouverture n'a été due qu'à l'accroissement consécutif du nombre de très jeunes enfants ou de nouveaux-nés trouvés morts dans des conditions visiblement atroces, de même, le Premier ministre japonais vient de déclarer qu'il est "personnellement réticent à un tel système" et que "le gouvernement ne permettra pas qu'il devienne la norme" ; mais quand un Premier ministre est "personnellement réticent", les considérations budgétaires ne sont jamais très loin ! Et sa réticence est facilitée par le fait que les femmes ont le choix de l'avortement (280 000 avortements annuels au Japon). C'est le choix que, précisément, l'hôpital Jikei, établissement catholique, entend "diversifier".
Ainsi aussi le fait que l'initiative résulte, selon l'hôpital, de l'augmentation des abandons d'enfants, dont celui d'un nourrisson trouvé dans les toilettes publiques, eux-mêmes conséquence d'une défaillance de l'assistance sociale.
Les historiens des tours d'abandon de leur côté précisent que "les pères et mères que la misère ou d'autres motifs déterminent à abandonner leurs enfants, choisissent les ténèbres de la nuit pour accomplir cet acte dénaturé. Ils les transportent et les délaissent dans les carrefours, dans les allées, parmi les décombres des démolitions, le plus souvent sur le banc de pierre placé à la porte même de l'hospice (la Charité).
" Ces enfants sont exposés à tous les accidents, aux intempéries et aux dangers de l'obscurité des nuits. Ils peuvent mourir de froid, être heurtés, foulés aux pieds par les passants, dévorés même par les chiens... ".
Et nous voici plongés dans les hésitations conceptuelles : parents dénaturés contre parents désemparés, cruauté ou amour, responsabilité sociale et responsabilité individuelle... Rien de nouveau sous le soleil, à l'heure où fait rage, sans la moindre ride, le vieux combat entre l'inné et l'acquis, le chômage volontaire ou involontaire et, en somme, sur la signification de la liberté des hommes.
Me vient (sans qu'il y ait de réel rapport avec ce qui précède) la pensée que notre pays est peut-être ingouvernable en raison du choix de sa devise (puisque le sens même des mots qui la forgent est incertain, et qu'il n'est aucune réponse politique univoque et universellement admise pour garantir liberté, égalité et fraternité aux hommes). Plus sérieusement, je soupçonne que nous avons opté pour cette devise tant elle est le reflet de nos hésitations à accepter le joug politique ; c'est qu'avec elle pour viatique, le champ des palabres possibles et des postures se trouve être infini. On adore !