Pourquoi commencer par La Recherche, et aujourd'hui, cette rubrique "bibliothèque intérieure" que j'envisageais de longue date ?
Aujourd'hui ? Oui. Car la rubrique que j'inaugure ici doit son intitulé à un étourdissant livre de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus?, miracle
rapporté en prime hier d'un dîner miraculeux qui donc, tout "en ville" qu'il fût forcément par certain côté, n'en a pas moins été entre autres fort agréablement voué aux oeuvres de
l'esprit, qu'il s'agisse de cuisine ou de littérature et, forcément, à La Recherche...
Aussi bien, si j'ai choisi de commencer justement par là cette rubrique c'est que j'ai vérifié jadis sur la Recherche l'une des thèses du brillantissime Bayard : lorsque nous parlons
entre nous d'un livre, nous ne parlons que de "livres imaginaires" et nous avons de fortes chances de ne pas parler du même...
Démonstration : J'avais lu La Recherche, N. aussi ; arpentant un jour avec moi les rues du premier arrondissement de Paris, N. m'a raconté sa Recherche, montré les adresses du
quartier où il avait dîné avec tel ou tel descendant d'un personnage ayant servi de modèle à Proust. Et voilà qu'avait alors surgi une Recherche jamais lue par moi, mondaine,
tourbillonnante, futile et visiblement essentielle à qui évolue dans le monde à Paris.
Après quoi comment lui dire à quelle abyssale nécessité confronte selon moi, pour peu qu'on ait lu la Recherche en entier et dans l'ordre, l'heure du Temps retrouvé, comment
dire l'effroi quand vient l'instant où l'on sait que la vie est bal masqué sans masque, où l'on découvre sa mortalité d'homme, tout à coup et pour toujours mué en
chose fragile, futile, ridicule, infiniment précieuse à soi-même ?
Pour moi, il y avait depuis toujours l'insouciance et l'éternité, et puis il y avait eu la Recherche. Entre nous, il n'y avait que la futilité...
Certains diraient plus platement que ce livre a changé leur vie.