Je randonne dans le Finistère ; mon petit vélo est flanqué de ces sacoches qui vous donnent le look du routard... Elles ne contiennent que deux livres (le poids est l'ennemi) dont le
grandiose Bardadrac de Gérard Genette que je n'ai pu renoncer à emporter, quoi qu'il m'en pesât (si j'ose dire). Jamais choix ne fut plus judicieux, au sens du "kairos" des
anciens Grecs, du fabuleux moment opportun.
Je n'oublie pas ma vocation minimaliesque et je tairai donc toutes les raisons et les promesses de jouissances - elles pourraient être innombrables - qui justifient sans délai la lecture
de Bardadrac. D'autres d'ailleurs, autrement talentueux, les ont longuement dites depuis belle lurette (le livre n'étant pas si récent).
Comment ne pas s'émerveiller d'avoir lu, en attendant mon complice encore invisible à l'horizon pour quelque mystérieuse raison, la prodigieuse page décrivant la réparation d'une chambre-à-air,
juste avant de devoir m'exécuter et réparer celle qui expliquait la lenteur soudaine du complice ?
Comment ne pas crier au miracle en lisant, le lendemain même du jour où j'ai vu (avec émotion) des enfants bricoler à partir d'une bouteille d'eau minérale un moyen de faire pétarader leur vélo
comme je faisais jadis avec un bout de carton et une pince à linge, la description de cette pratique dans Bardadrac ?
Le reste, hors champ de ces minimalia, vaut joie si pure que, malgré mes promesses deux paragraphes plus haut, je vous en dis quelques mots : j'ai jubilé en parcourant la série des citations
("parfois sans guillemets") qui nourissent d'exemples ce qu'il entend par "médialecte" ("dialecte propre aux médias"), la "mauvaise langue" qui accumule "toutes les
turpitudes verbales du monde actuel" (pp. 221-274). J'ai eu une pensée attristée pour les sans-culture ignorants de l'orthographe qui ne sauraient apprécier qu'au prix d'une douloureuse
remise à niveau sa liste de mots-chimères (pp. 289-297). Serais-je journaliste que je l'apprendrais par coeur comme Constitution ou bréviaire.
"Ce livre ne pèse pas lourd, finalement", me suis-je sobrement avoué en le calant derechef dans sa sacoche... Je confie cette ultime réflexion pour revenir à mon destin de minimalieste
avec la certitude que l'on pardonnera son ambiguïté lourdingue.
Alors, quand courrez-vous l'acheter ?
le bardadrac : ce fameux produit dopant dont rafole le peloton du Tour de France!