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Bibliothèque intérieure

Dimanche 16 mars 2008
Pourquoi commencer par La Recherche, et aujourd'hui, cette rubrique "bibliothèque intérieure" que j'envisageais de longue date ?

Aujourd'hui ? Oui. Car la rubrique que j'inaugure ici doit son intitulé à un étourdissant livre de  Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus?,  miracle rapporté en prime hier d'un dîner miraculeux qui donc, tout "en ville" qu'il fût forcément par certain côté, n'en a pas moins été entre autres fort agréablement voué aux oeuvres de l'esprit, qu'il s'agisse de cuisine ou de littérature et, forcément, à La Recherche...

Aussi bien, si j'ai choisi de commencer justement par là cette rubrique c'est que j'ai vérifié jadis sur la Recherche l'une des thèses du brillantissime Bayard : lorsque nous parlons entre nous d'un livre, nous ne parlons que de "livres imaginaires" et nous avons de fortes chances de ne pas parler du même...

Démonstration : J'avais lu La Recherche, N. aussi ; arpentant un jour avec moi les rues du premier arrondissement de Paris, N. m'a raconté sa Recherche, montré les adresses du quartier où il avait dîné avec tel ou tel descendant d'un personnage ayant servi de modèle à Proust. Et voilà qu'avait alors surgi une Recherche jamais lue par moi, mondaine, tourbillonnante, futile et visiblement essentielle à qui évolue dans le monde à Paris.

Après quoi comment lui dire à quelle abyssale nécessité confronte selon moi, pour peu qu'on ait lu la Recherche en entier et dans l'ordre, l'heure du Temps retrouvé, comment dire l'effroi quand vient l'instant où l'on sait que la vie est bal masqué sans masque, où l'on découvre  sa mortalité d'homme, tout à coup et pour toujours mué en chose fragile, futile, ridicule, infiniment précieuse à soi-même ?

Pour moi, il y avait depuis toujours l'insouciance et l'éternité, et puis il y avait eu la Recherche. Entre nous, il n'y avait que la futilité...

Certains diraient plus platement que ce livre a changé leur vie.
Par Them
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Dimanche 6 avril 2008
J'allais vous en parler, mais puisque tant d'années après ma mémoire n'a rien falsifié de ce miraculeux moment du Journal 1957-1960 de Witold Gombrowicz (éditions Denoël, 1976), autant vous le lire !  Et si après cela vous n'allez pas hurlant qu'il vous faut absolument et immédiatement ce journal, je ne comprends plus rien !


Voici ce qui m'est arrivé hier... (...) Je pourrais presque dire que rien en un sens ne peut égaler l'horreur du dilemme que je viens de vivre... que je me suis retrouvé dans une situation qui ferait vomir tout être doué d'humanité... Je pourrais le dire. Et cela pourrait me tourmenter, ou ne pas me tourmenter, ça ne dépend finalement que de moi.

J'étais allongé au soleil, adroitement dissimulé derrière la petite chaîne de montagnes que forme, au bout de la plage, le sable accumulé par le vent. Ce sont des montagnes de sable, des dunes, pleines de cols, de pentes et de vallées, un labyrinthe en courbe, friable, couvert de broussailles par endroit, vibrant sous la poussée continue du vent. Je m'abritais derrière une Jungfrau assez imposante, aux proportions harmonieuses, majestueuses. Mais, à dix centimètres de mon nez, le vent cinglait sans répit ce Sahara brûlé par le soleil. Des scarabées - je ne saurais préciser leur nom exact - se traînaient laborieusement dans ce désert vers des buts inconnus. L'un d'eux, juste à portée de ma main, gisait sur le dos. C'était le vent qui l'avait renversé. Le soleil lui brûlait le ventre, ce qui était sûrement exceptionnellement pénible pour ce ventre habitué à rester toujours à l'ombre. Le scarabée agitait ses petites pattes ; il ne lui restait évidemment plus que cette agitation monotone et desespérée - plusieurs heures avaient passé, peut-être, et il perdait ses forces, il agonisait déjà.
   
Moi, le colosse - inaccessible par mon gigantisme, je n'existait pas pour lui - j'observais cette agitation... et tendant la main, je le délivrai de son supplice. Il se mit à avancer, rendu en une seconde à la vie.

A peine était-ce fait que je vis un peu plus loin un scarabée identique, dans la même position, agitant ses petites pattes. Je n'avais pas envie de bouger... mais pourquoi sauver l'un et pas l'autre ?... Pourquoi celui-là... tandis que celui-ci... ? L'un serait heureux grâce à toi et l'autre devrait souffrir ? Je pris une brindille, tendis la main, le sauvai.
   
A peine était-ce fait que je vis un peu plus loin un
scarabée identique, dans la même position, agitant ses petites pattes. Le soleil lui grillait le ventre.

Devais-je transformer ma sieste en tournée d'ambulance pour scarabées agonisants ? Je m'étais déjà trop habitué à ces scarabées, à leur agitation curieusement impuissante... Mais vous comprendrez sans doute qu'une fois entrepris leur sauvetage, je n'avais plus le droit de l'interrompre à aucun moment. C'aurait été trop terrible : m'arrêter devant ce troisième scarabée, au seuil de sa mort... Trop cruel, impossible, impensable. Si seulement il avait existé entre lui et ceux que j'avais sauvés auparavant une frontière, quelque chose qui m'aurait autorisé à m'arrêter... Mais justement il n'y avait rien que ces dix centimètres de plus dans le sable, toujours ce même sable, mais "un peu plus loin", un tout petit peu. Et il agitait ses petites pattes de la même façon ! Alors, regardant autour de moi je vis, "un peu plus loin encore", quatre autres scarabées s'agiter, grillant au soleil. Il n'y avait pas à hésiter : moi, le géant, je me levai et je les sauvai, tous. Ils s'en allèrent.

A ce moment-là, mes yeux découvrirent la pente voisine, étincelante, torride, sablonneuse, et là cinq ou six points agités de convulsions ; des scarabées. Je courus à leur secours. Je les sauvai. Je m'étais déjà tellement confondu avec leur souffrance, je l'avais tellement bien pénêtrée qu'en apercevant non loin de nouveaux scarabées dans les plaines, sur les cols et dans les ravins - une poussée de petites tâches torturées - je me mis à m'agiter comme un fou sur le sable pour secourir, secourir, secourir encore. Mais, je le savais, cela ne pouvait s'éterniser. Il n'y avait pas que cette plage : toute la côte, à perte de vue, fourmillait de scarabées. Le moment allait venir où je me dirais : "ça suffit" et il y aurait un premier scarabée à n'être pas secouru. Lequel ?
Lequel ? Lequel ? A chaque instant je me disais : "C'est celui-ci", et je le sauvais, incapable de me contraindre à cet arbitrage terrible et presque abject. Car pourquoi  celui-ci ? Pourquoi lui justement ? Et soudain le mécanisme s'enraya, facilement je coupai court à ma compassion, je m'arrêtai. "Eh bien, rentrons", pensai-je, indifférent. Et je partis. Et le scarabée, celui devant lequel j'avais cessé d'intervenir, resta là à agiter ses petites pattes (cela m'était déjà indifférent, comme si j'étais dégoûté de ce jeu ; je portais en moi mon indifférence comme un corps étranger, sachant qu'elle m'était imposée par les circonstances).


   

   

Par Them
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Mardi 13 mai 2008

Chacun a pu voir dans nos campagnes de délicieuses  églises romanes au milieu d'un espace qu'on imagine avoir un jour été habité mais qui est désormais désert... De là, la ville (la civilisation ?) paraît loin, très loin... Personne, et rien, si ce n'est une représentation de la paix enfuie. Ces mêmes campagnes offrent aussi au regard attentif quelques traces d'un passé moins ancien, telle cette carcasse d'autocar qu'on dirait prise dans un processus de digestion, lente, paisible, infinie mais certaine et tenace : ce quinquagénaire sera, devenu centenaire ou plus, probablement lové dans les racines des arbres voisins, entrelardé de ronces et végétalisé (si j'ose dire).






J'aime ce bus "empaillé", rongé de rouille et bucolique. Momentanément étable, il est le juste retour des choses après toutes ces têtes de cerf que nos grands-parents et les générations qui les ont précédés ont accrochées aux murs de leurs salles à manger, il est comme une oeuvre d'art déchu décorant le paysage, il est comme la trace d'une folie humaine évanouie, il est la promesse écologique en cours de réalisation tranquille.

En le voyant je me suis soudain figuré qu'il donnait une version arcadienne de la fin du monde ; décrite dans La route, cette fin est, comme ici, dans un quasi désert parsemé d'objets devenus sans objet mais tout y est si noir, si gluant, si violent, que j'en tremble encore.
Par Them
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Lundi 9 juin 2008
"Mes révérends Pères, mes lettres n'avaient pas accoutumé de se suivre de si près, ni d'être si étendues... Je n'ai fait celle ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte."

De cette phrase lue jadis je n'avais retenu que la fin magnifique et l'auteur, Voltaire. Las, mon dictionnaire Robert, plus exact que ma mémoire sans doute, l'attribue à Pascal - Provinciales, XVI.

Oserai-je je dire ? Je résiste et refuse d'admettre que ce souvenir soit erroné : je soupçonne Voltaire de plagiat.


Par Them
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Mardi 10 juin 2008
J'avoue n'avoir pas le courage d'éplucher les 687 000 pages annoncées par Google quand on le sonne avec "lettre - esprit", dans l'espoir de retrouver l'auteur, si possible, et la phrase fondatrice de leur éternel antagonisme complice.

Mieux vaut retenir ceci puisé chez Emmanuel Levinas, qui fait de la lettre "l'aile repliée de l'esprit".


ps. Help !
Par Them
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Samedi 14 juin 2008
Il paraît que "nous sentons (...) et nous savons par expérience que nous sommes éternels". Je conçois que cette affirmation triomphale de Spinoza (Ethique, V, scolie de la proposition XXIII) soit aussi immense que scandaleuse pour ceux à qui l'éternité a été promise (s'ils sont sages) et non offerte, dès à présent...

Je dois cependant à l'honnêteté de dire que ma vie comme elle va ne me permet pas très souvent de faire l'expérience de l'éternité. Il m'arrive bien de me blottir en elle - tel Rimbaud - devant "la mer mêlée au soleil".  Mais, vélo boulot dodo aidant, j'échoue rarement aux rives océanes... auxquelles toujours pourtant, insatiable d'éternité, je reviens.

Voulez-vous une solution de rechange, vous qui partagez le même désir ?

Elle existe. Elle est accessible à tous ceux qui ont  dans une université quelconque fait des études nobles, celles dont on dit qu'elles ne servent à rien et qui ont précisément ce trait pour noblesse. Une autre condition aide bien : avoir la chance d'ouvrir sans motif l'oeil et l'oreille avant 7h du matin et choisir par habitude, erreur ou réflexe d'écouter France Culture. Alors, nez dans votre bol de café, vous pouvez sentir et expérimenter que vous êtes éternel.

Ecemple : en entendant cette semaine le cours du collège de France de John Schied sur le Culte des sources dans la Rome antique et la si particulière musique de cet enseignement passionné et parfaitement inutile, tandis que le fracas du monde, le baril de pétrole, le bling bling ou Guantanamo devenaient irréels et proprement inaudibles, peu importait  ce que John Schied racontait... j'avais retrouvé la paix infinie de l'Université, le bonheur de penser sans calcul, je roulais dans ma jeunesse enfuie et retrouvée, j'adorais la vie et peu m'importait alors qu'elle dût un jour finir ! 
Par Them
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Dimanche 15 juin 2008
Mille fois merci à tous ceux qui ont cherché avec moi l'origine de l'opposition de la lettre et de l'esprit ; vous avez été admirables, entêtés, redoutables et patients.
Avec deux mentions plus particulières : 
- pour le service des fins limiers correcteurs de "l'Express" et Vincent au panache blanc,
- pour Allégrette.

Bilan : la Bible tient la corde, sans texte précis à se mettre sous la dent qui coïnciderait totalement avec celui que je cherche.
Au titre de la rubrique "bibliothèque intérieure", je note que nous voici dans la catégorie des livres lus qui n'existent pas.

Faux souvenirs construits de toute pièce, pages jaunies dans ma mémoire, vais-je découvrir qu'il en va ainsi aussi de tout ? Ai-je vécu ma vie ?
Par Them
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