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Dimanche 6 avril 2008
J'allais vous en parler, mais puisque tant d'années après ma mémoire n'a rien falsifié de ce miraculeux moment du Journal 1957-1960 de Witold Gombrowicz (éditions Denoël, 1976), autant vous le lire !  Et si après cela vous n'allez pas hurlant qu'il vous faut absolument et immédiatement ce journal, je ne comprends plus rien !


Voici ce qui m'est arrivé hier... (...) Je pourrais presque dire que rien en un sens ne peut égaler l'horreur du dilemme que je viens de vivre... que je me suis retrouvé dans une situation qui ferait vomir tout être doué d'humanité... Je pourrais le dire. Et cela pourrait me tourmenter, ou ne pas me tourmenter, ça ne dépend finalement que de moi.

J'étais allongé au soleil, adroitement dissimulé derrière la petite chaîne de montagnes que forme, au bout de la plage, le sable accumulé par le vent. Ce sont des montagnes de sable, des dunes, pleines de cols, de pentes et de vallées, un labyrinthe en courbe, friable, couvert de broussailles par endroit, vibrant sous la poussée continue du vent. Je m'abritais derrière une Jungfrau assez imposante, aux proportions harmonieuses, majestueuses. Mais, à dix centimètres de mon nez, le vent cinglait sans répit ce Sahara brûlé par le soleil. Des scarabées - je ne saurais préciser leur nom exact - se traînaient laborieusement dans ce désert vers des buts inconnus. L'un d'eux, juste à portée de ma main, gisait sur le dos. C'était le vent qui l'avait renversé. Le soleil lui brûlait le ventre, ce qui était sûrement exceptionnellement pénible pour ce ventre habitué à rester toujours à l'ombre. Le scarabée agitait ses petites pattes ; il ne lui restait évidemment plus que cette agitation monotone et desespérée - plusieurs heures avaient passé, peut-être, et il perdait ses forces, il agonisait déjà.
   
Moi, le colosse - inaccessible par mon gigantisme, je n'existait pas pour lui - j'observais cette agitation... et tendant la main, je le délivrai de son supplice. Il se mit à avancer, rendu en une seconde à la vie.

A peine était-ce fait que je vis un peu plus loin un scarabée identique, dans la même position, agitant ses petites pattes. Je n'avais pas envie de bouger... mais pourquoi sauver l'un et pas l'autre ?... Pourquoi celui-là... tandis que celui-ci... ? L'un serait heureux grâce à toi et l'autre devrait souffrir ? Je pris une brindille, tendis la main, le sauvai.
   
A peine était-ce fait que je vis un peu plus loin un
scarabée identique, dans la même position, agitant ses petites pattes. Le soleil lui grillait le ventre.

Devais-je transformer ma sieste en tournée d'ambulance pour scarabées agonisants ? Je m'étais déjà trop habitué à ces scarabées, à leur agitation curieusement impuissante... Mais vous comprendrez sans doute qu'une fois entrepris leur sauvetage, je n'avais plus le droit de l'interrompre à aucun moment. C'aurait été trop terrible : m'arrêter devant ce troisième scarabée, au seuil de sa mort... Trop cruel, impossible, impensable. Si seulement il avait existé entre lui et ceux que j'avais sauvés auparavant une frontière, quelque chose qui m'aurait autorisé à m'arrêter... Mais justement il n'y avait rien que ces dix centimètres de plus dans le sable, toujours ce même sable, mais "un peu plus loin", un tout petit peu. Et il agitait ses petites pattes de la même façon ! Alors, regardant autour de moi je vis, "un peu plus loin encore", quatre autres scarabées s'agiter, grillant au soleil. Il n'y avait pas à hésiter : moi, le géant, je me levai et je les sauvai, tous. Ils s'en allèrent.

A ce moment-là, mes yeux découvrirent la pente voisine, étincelante, torride, sablonneuse, et là cinq ou six points agités de convulsions ; des scarabées. Je courus à leur secours. Je les sauvai. Je m'étais déjà tellement confondu avec leur souffrance, je l'avais tellement bien pénêtrée qu'en apercevant non loin de nouveaux scarabées dans les plaines, sur les cols et dans les ravins - une poussée de petites tâches torturées - je me mis à m'agiter comme un fou sur le sable pour secourir, secourir, secourir encore. Mais, je le savais, cela ne pouvait s'éterniser. Il n'y avait pas que cette plage : toute la côte, à perte de vue, fourmillait de scarabées. Le moment allait venir où je me dirais : "ça suffit" et il y aurait un premier scarabée à n'être pas secouru. Lequel ?
Lequel ? Lequel ? A chaque instant je me disais : "C'est celui-ci", et je le sauvais, incapable de me contraindre à cet arbitrage terrible et presque abject. Car pourquoi  celui-ci ? Pourquoi lui justement ? Et soudain le mécanisme s'enraya, facilement je coupai court à ma compassion, je m'arrêtai. "Eh bien, rentrons", pensai-je, indifférent. Et je partis. Et le scarabée, celui devant lequel j'avais cessé d'intervenir, resta là à agiter ses petites pattes (cela m'était déjà indifférent, comme si j'étais dégoûté de ce jeu ; je portais en moi mon indifférence comme un corps étranger, sachant qu'elle m'était imposée par les circonstances).


   

   

par Them publié dans : Bibliothèque intérieure
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Dimanche 16 mars 2008
Pourquoi commencer par La Recherche, et aujourd'hui, cette rubrique "bibliothèque intérieure" que j'envisageais de longue date ?

Aujourd'hui ? Oui. Car la rubrique que j'inaugure ici doit son intitulé à un étourdissant livre de  Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus?,  miracle rapporté en prime hier d'un dîner miraculeux qui donc, tout "en ville" qu'il fût forcément par certain côté, n'en a pas moins été entre autres fort agréablement voué aux oeuvres de l'esprit, qu'il s'agisse de cuisine ou de littérature et, forcément, à La Recherche...

Aussi bien, si j'ai choisi de commencer justement par là cette rubrique c'est que j'ai vérifié jadis sur la Recherche l'une des thèses du brillantissime Bayard : lorsque nous parlons entre nous d'un livre, nous ne parlons que de "livres imaginaires" et nous avons de fortes chances de ne pas parler du même...

Démonstration : J'avais lu La Recherche, N. aussi ; arpentant un jour avec moi les rues du premier arrondissement de Paris, N. m'a raconté sa Recherche, montré les adresses du quartier où il avait dîné avec tel ou tel descendant d'un personnage ayant servi de modèle à Proust. Et voilà qu'avait alors surgi une Recherche jamais lue par moi, mondaine, tourbillonnante, futile et visiblement essentielle à qui évolue dans le monde à Paris.

Après quoi comment lui dire à quelle abyssale nécessité confronte selon moi, pour peu qu'on ait lu la Recherche en entier et dans l'ordre, l'heure du Temps retrouvé, comment dire l'effroi quand vient l'instant où l'on sait que la vie est bal masqué sans masque, où l'on découvre  sa mortalité d'homme, tout à coup et pour toujours mué en chose fragile, futile, ridicule, infiniment précieuse à soi-même ?

Pour moi, il y avait depuis toujours l'insouciance et l'éternité, et puis il y avait eu la Recherche. Entre nous, il n'y avait que la futilité...

Certains diraient plus platement que ce livre a changé leur vie.
par Them publié dans : Bibliothèque intérieure
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